Le cookie de la vie



"la vie, ce n'est pas seulement respirer, c'est aussi avoir le souffle coupé"

Alfred Hitchcock

Cette jolie phrase est écrite sur mon magazine Flow. Sur la couverture. Et comme d'habitude, je me dis "comme c'est vrai !…" Sauf que, cette fois, c'est différent parce que cette phrase-là décrit précisément ce que je ressens au plus profond de moi depuis que je suis toute petite. A tel point que je ne me suis concentrée que sur ça : avoir le souffle coupé. Avoir le cœur qui bat. Fort. Très fort. Si fort que rien d'autre ne compte, rien d'autre ne s'entende plus que ce son dans mon corps, dans mes oreilles, dans mes veines. Vivre fort. Vivre intensément. Vivre pleinement. Au point que tout ce qui ne me fait pas vibrer, ne me semble pas être ce qu'on appelle "vivre".

J'ai la chance d'avoir cette capacité de soudain me déconnecter du moment présent pour l'observer uniquement entant que spectateur, comme si je ne faisais pas partie du tableau. Je veux dire, j'ai la chance de pouvoir le faire sans drogue, entendons-nous. Dans les moments forts et heureux, soudain mon cerveau fait une pause et il me chuchote "regarde ce que tu vis. Regarde ! Tu es en train de le vivre. C'est un moment à toi, que rien - jamais - ne pourra t'enlever. Profites-en dans chaque cellule de ton corps parce que c'est un moment rare" Alors, dans cet état second, je prends le temps de regarder les gens qui m'entourent, de percevoir leurs sensations et leurs émotions ; j'écoute ce qu'il se passe en dehors et en dedans de moi ; je prends des photo mentales, comme on dit, de ce moment unique et je les range dans ma mémoire, bien au chaud, bien planquées en espérant que Alzheimer ne viendra jamais me cambrioler et que quand il ne me restera plus que le temps de toutes les regarder encore et encore, elle seront toutes là, intactes ; jaunies, mal cadrées, un peu floues, mais là.

Oui, avoir le souffle coupé, c'est l'essence de ma vie, ce vers quoi je tends de tout mon être.

Et puis ce matin, tout à coup, alors que je relis cette phrase pour la 27ème fois depuis que j'ai acheté ce numéro, quelque chose me frappe. Une chose qui jusque là n'avait jamais ne serait-ce que pointé le bout de son nez aux portes de mon esprit. Une chose inimaginable, quasi burlesque tant elle est imprévisible. Sauf que cette chose, cette idée, cet arrière-goût, non contente de ne pas me quitter se pique de vouloir s'installer, et s'enfler, et s'étaler. La voilà qui se prend pour la chétive pécore qui ambitionnerait carrément de gagner le prix du meilleur index mâle du Salon de l'Agriculture, catégorie poids lourd. Et le pire, c'est qu'elle y arrive, la bougresse. Et sans silicone, ziouplaît. Elle est là, posée sous mon nez, dans toute sa suffisance et me regarde. Pire : me nargue. Parce que ouais, elle sait que j'ai pigé sans même qu'elle ait eu besoin de parler. Et elle sait que je sais qu'elle a raison.

Elle soutient mon regard, le sourire narquois et le sourcil arqué de ceux qui gagnent sans modestie et finit par me la jeter au visage, sa phrase :

"La vie ce n'est pas seulement avoir le souffle coupé, c'est aussi de simplement respirer"

La garce. La mégère. La vieille carne. La grognasse.

Sa victoire est totale.

Parce que ouais… La vie, la VRAIE vie, c'est aussi respirer. Juste respirer. Juste le quotidien. Juste la météo. Juste le repas du soir, l'heure du coucher, aérer la maison… La vie, c'est l'odeur du linge propre ; c'est la douceur du poil de mon chat ; c'est le froid de l'air le matin avant que le chauffage n'ait réchauffé la maison ; c'est les mains de mon fils qui se glissent sous les miennes ; c'est les yeux de mon homme qui parlent pour lui ; c'est l'appel de ma mère ; le rire des enfants qui jouent plus loin, dans la cour de l'école, à l'heure de la récréation ; c'est la lumière qui entre dans la maison, jamais la même mais jamais vraiment une autre…

Vivre.

A trop vouloir avoir le coeur qui bat, j'en ai oublié qu'une vie heureuse, c'est aussi tout simple. A coup de "Carpe Diem" ; de "ne pas au soir de ma vie m'apercevoir que je n'ai pas vécu" ; de "il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri" et d'autres "vivre même à demi, tant pis mais vivre cent vies", je me suis - à moins qu'on ne m'ait - persuadée que le bonheur c'était un ouragan qui m'emporte. Une porte qui claque. Une décharge électrique. Je n'ai pas pensé une seconde, une seule seconde, que ça pouvait être doux, le bonheur. Tranquille. Calme. Mais concret, réel, palpable.

Que tout ce que je lis, écoute, réfléchis depuis toutes ces années pour le déguster quand je l'atteins - ce capricieux bonheur - je le prends du mauvais angle.

Profiter de l'instant présent c'est autant finalement quand je suis électrifiée par l'intensité indescriptible d'une salle de concert qui communie autour d'un chanteur à la sensibilité exacerbée que quand je suis là, dans le silence, une tasse fumante à la main, regardant par la fenêtre le givre qui recouvre les arbres ce matin. Parce que ces deux moments sont de la nourriture pour mon âme… Ces deux moments valent la peine d'être vécus, tellement. Ces deux moments construisent ma vie…

Je parle souvent de l'importance de regarder les fleurs sur le chemin, de savoir voir le beau dans la vie, et j'en oublie le fondamental : la vie elle-même.

Alors je me disais qu'il faudrait quand même que désormais, je me concentre aussi sur "respirer"… Parce que je le fais tellement plus souvent… Parce que c'est irréfléchi. Inné. C'est. Comme la vie. Et que la grognasse d'idée a muté en évidence, et que dans son éclatante victoire, elle me chuchote "tu vas voir, en plus, c'est tellement plus simple…" Non pas qu'il faille se résigner à ne vivre que des choses banales. Mais intégrer le fait qu'elles font partie de la vie, qu'elles en comblent les vides, qu'elles en font le ciment. Et qu'elles permettent aussi de discerner les moments exaltants qui sont les pépites de chocolat de notre cookie de vie. Les pépites de chocolat, surtout quand elles sortent tout juste du four, c'est tellement bon… C'est l'explosion de saveur dans la bouche. Mais le reste du cookie, moelleux, croquant, sucré, est tout aussi délicieux ! Et surtout, sans la pâte du biscuit, les pépites ne sont plus que du chocolat fondu ! Il faut bien les deux pour manger un cookie. Et la clé du bonheur réside peut-être là, dans cet équilibre parfait de pâte et de pépites...

crédits photo Felix Hu - image libre de droits

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1 commentaires:

  1. Someone from Lyons30 novembre 2017 à 02:20

    "La vie, c'est comme une boîte de cookies" Forrest MA

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