Eugène

photo / Claire Mormina
  

   Si on devait décrire Eugène en un seul mot, ce serait probablement l'adjectif « patient » que la plupart des gens qui le connaissent utiliseraient. Patient au-delà de tout, même de l'imaginable. Chaque jour, à son poste, depuis ce qui pourrait sembler une éternité pour certains, qu'il pleuve, vente ou neige, il est là, présent, immuable, régulier et constant. 

   Pourquoi et comment est-il arrivé ici, personne ne semble vraiment le savoir et si vous lui posez la question, il vous répondra par ce sourire énigmatique qui ne quitte jamais son visage. Certains pans de nos Histoires nous appartiennent. Ça se respecte. Et même, ça se comprend. Pourtant en le regardant, on voit les marques du temps, les traces d'une vie hors du commun qu'on devine intense et on saisit aisément la force, la joie et le respect qu'il a su imposer autour de lui. Les circonvolutions et lignes qui ornent artistiquement son visage accentuent encore ce sentiment et offrent un discours muet : elles nous parlent de combats, de tendresse, de limites, d'ordre et de folie. 

   Mais de ce passé il ne dit mot, préférant largement le présent. Un présent qu'il assume pleinement et dans lequel il est incontournable pour nombre de ses collègues, voisins, clients et badauds. Bien qu'Eugène soit un solitaire, il croise beaucoup de monde. Calme, silencieux mais immuable, à sa place chaque jour, on peut dire de lui qu'il donne à réfléchir sur la vie. Car chacune des personnes qui ont croisé sa route se souvient de lui, longtemps. En entrant dans la boutique, cette boutique dont il est l'âme, la fierté et l'insolite, c'est la première tête que vous verrez. Entouré des dominos qu'il affectionne tant – parce qu'ils rappellent combien la vie est aussi aléatoire que logique – il se dresse devant vous, vous toise, vous fixe et vous sourit paisiblement, attendant, patiemment, que vous réagissiez. Et vous réagirez, n'en doutez pas ! Certains confient avoir d'abord été refroidis par la mine décomposée qu'il arbore fièrement avant d'en comprendre le second degré et d'en sourire. D'autres - la plupart - s'en amusent immédiatement et plaisantent volontiers avec lui. Tous prendront le temps de le regarder, intrigués, de chercher à comprendre les significations de ces tatouages sur son crâne. Chacun y verra un peu de lui-même. Parce que c'est ça qui frappe quand on regarde Eugène. On se voit en lui. Clairement. On sait qu'un jour ou l'autre, on aura bien des points communs avec lui. Et il en est si fier ! Parce que c'est un peu pour ça qu'il est là, aussi. Pour nous rappeler combien la vie est belle et courte, certes, mais aussi nous faire nous questionner sur les traces que nous laisseront derrière nous. Qui pourra conter notre histoire et qu'en dira-t-il ? Quelles images, quels sentiments, quelles valeurs seront liés à jamais à notre souvenir ? 

   A sa table, Eugène est là pour nous en parler, incroyable témoin d'hier et de demain, serein, tranquille, paisible. Si paisible que lorsque vous sortirez de sa boutique, il est probable que – comme plus d'un auparavant - vous ayez envie de lui lancer un chaleureux « Rest In Peace, Eugène ! »

Pour découvrir la photo d'Eugène par Claire Mormina, cliquez ici ou

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